| Pour ce qui est du Songe, en tant que territoire, ils l'appellent Berceau des Chimères. Pourquoi Berceau ? Parce que le Songe est le lieu de toutes les métamorphoses, de toutes les gestations ; il est la soupe originelle de l'âme et de la conscience, sa première expression vagissante, amorale, libérée de toute contrainte et de toute Raison. Pourquoi Chimères ? Le Cartographe s'est penché sur la question et en a conclu que le terme "Chimère" n'était pas seulement une commodité pour désigner toutes les créatures qui grouillent dans le Songe, mais bien une espèce en particulier.
Il arrive que les rêveurs, conscients ou inconscients, soient en proie à des songes sensuels et s'accouplent avec les produits de leur rêve, hommes ou femmes à la beauté fantasmée. L'on sait que le Songe est jaloux de la fertilité du Réel, à laquelle il doit se nourrir pour continuer à subsister, et qu'il tente par tous les moyens de tourner à son avantage ; ainsi, de ces commerces entre rêveurs et rêvés, résulte parfois un enfant. Il s'agira systématiquement de l'enfant d'un rêveur mâle et d'un Songe femelle, parce qu'il ne saurait s'implanter dans un ventre concret. L'enfant qui résulte de cet accouplement improbable est appelé Chimère, et l'on dit qu'il s'agit de la créature la plus précieuse de tout le Berceau, car la plus rare. Effectivement, la grande majorité de ces accouplements n'aboutit à rien de concret, le Songe étant incapable de concentrer ses efforts pour veiller au bon déroulement d'une gestation, même si elle ne fait qu'imiter le Réel.
On pense dénombrer moins d'une dizaine de Chimères. De ce que le Carthographe en sait, ces êtres possèdent la capacité d'appliquer au réel les lois du rêve : ils sont effectivement élevés au sein du Berceau et ne connaissent que ses règles, des plus illogiques comparées à celles du Réel ; mais leur nature à mi-chemin entre songe et concret leur permet de passer, très naturellement, d'un monde à un autre, et d'altérer le paysage réel comme le ferait un rêveur lucide. Ce sont également des créatures amorales mais d'une grande innocence, quelle que soit leur maturité physique.
Cela dit, les Chimères n'ont rarement ou jamais empiété sur le réel, car le Berceau, choyant ses enfants comme des joyaux précieux, les garde cloîtrés en son sein. Il est donc probable que la plupart des Chimères ne soient pas au courant de leur nature, voire même ignorent tout du monde réel, duquel ils sont pourtant à moitié issus.
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