J'ai fait un drôle de rêve ( ou, du moins, c'est un rêve que j'aurais aimé faire ). Seule, dans la plaine immense et vide, le ciel gris - tourmenté - au-dessus comme un dôme lourd. Charon venait vers moi, tranquillement, mains dans les poches. Charon avec son habituel sourire mi-figue mi-raisin, ses pieds nus, ses yeux de jade changeante et sa beauté d'ange tombé. J'ai vu que ses cheveux avaient repoussé, mais il les laissait libres, au lieu de les dompter en nattes comme autrefois, et ils coulaient comme des fleuves d'encre sur ses épaules. Très beau, Charon, toujours, et insolent comme un enfant. Un très vieil enfant. Il s'est avancé, s'est penché sur moi, a posé son index sur mon front. " Bah alors, cocotte, t'écris plus ? T'écris plus. " Non, je n'écris plus. " T'as plus envie ? " Si, évidemment. Toujours. Je lui dis, il me sourit. On s'est assis sur un pan de mur surgi du néant, il étend les jambes comme un chat, baille, puis me présente la flasque de verre opaque que j'ai appris à connaître. " Allez, va ! C'est juste un bon moment à passer. Tu sais ce qu'on dit : le premier pas... " Je décachette la fiole pour humer le parfum de verdure, de chimère, qui s'en échappe, puis bois une gorgée, juste pour lui faire plaisir - non, pour me faire plaisir également ; ce n'est pas une boisson à laquelle je peux me permettre d'être indifférente, de toute façon. Charon semble satisfait. Il me chippe la flasque dès que je lui retends, toutefois. " Tu sais, cocotte, nous deux on se ressemble un peu. Toi comme moi, on fait Passer. On guide, on montre, on fait visiter, et on salue. On essaie de rester humble. Mais sans ça... On n'est plus grand chose, t'es d'accord ? Si t'écris pas, tu fais plus le lien entre Eux et l'Autre. Et là-dedans - il pointe encore mon front avec son sourire de chat - ça fermente, ça mûrit, ça pourrit. Comme un fruit qu'on garde trop longtemps. " J'hoche la tête ; sans me laisser protester, Charon saisit ma main et y glisse quelque chose d'à peu près rond, un peu rèche sous les doigts. Je sais, évidemment, de quoi il s'agit. Après tout, Charon - et tout ce qui nous entoure à cet instant - est ma créature. Je le connais mieux que je ne me connais. Lorsque je baisse la tête vers mes mains, je me doute donc de ce que je vais trouver : une graine, de celles qui brillent vert, qui ressemblent à des visages pointus et que l'on ne trouve que dans de rares Enclaves. Je l'avale. Charon bat joyeusement des mains. " Bah voilà. C'était pas si compliqué ! " Il se relève avec souplesse, tire sur les manches mauves de son habit et me tapote amicalement l'épaule, puis commence à s'éloigner, avec un signe de la main. " Tu sais que tu peux passer me voir quand tu veux, hein. L'Isba sera ravie de te voir pour picorer dans ta paume. Ouais. A la prochaine ! " Tout s'estompe enfin, sauf la chaleur de la graine en moi. Fin du rêve. Tout ça pour dire que voilà, nouveau blog, nouvelle page blanche à remplir, par petites touches. Et maintenant que la graine est plantée, y'a plus qu'à l'entretenir. L'arroser de temps en temps, tout ça. J'essaierai d'y penser. Promis.
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